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Parc Agro-industriel de Bukanga Lonzo

Il est temps de concrétiser la prophétie de Patrice-Emery Lumumba qui était convaincu qu’un jour les Congolais s’approprieront leur destin en réécrivant leur propre histoire.

Alors qu’un nouveau rapport sur les médias africains révèle que l’Histoire de l’Afrique est racontée essentiellement sur la base de sources occidentales, un collectif de journalistes congolais issus de quatre rédactions a décidé de briser le mythe en tentant de pénétrer le mystère qui entoure le projet du Parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo (PAIBL).

En effet, selon ce nouveau rapport de l’organisation «Africa No Filter», intitulé «How African Media Covers Africa» (Comment les médias africains couvrent l’Afrique), un tiers des articles sur l’Afrique publiés par les organes d’information du continent proviennent d’agences de presse étrangères. Le rapport stigmatise le fait que les récits concernant l’Afrique continuent d’être présentés à travers le prisme des mêmes stéréotypes et points de vue négatifs et tenaces sur la pauvreté, la maladie, les conflits, la médiocrité de la gouvernance et la corruption.

Les principales conclusions du rapport soulignent que les sources de collecte d’informations sur les pays africains sont problématiques, que les contenus qui en résultent continuent à faire le lit de stéréotypes éculés, et que la qualité du journalisme local rend souvent impossible la production d’une narration nuancée et mise en contexte, essentielle lorsqu’il s’agit d’écrire des articles sur les 54 pays africains.

Pour ce collectif de journalistes congolais, il était temps d’inverser cette tendance. Dans son étude, sous le titre «Débâcle du PAI de Bukanga-Lonzo : causes, responsabilités et perspectives», le collectif dit avoir organisé une série de descentes sur le site de Bukanga-Lonzo (province du Kwango) et à Boma (Kongo central) sur le site de  TRIOMPH, entreprise  de  production  d’engrais  chimiques, interrogé plusieurs  acteurs  clé  du  dossier  Bukanga-Lonzo  aussi  bien  du  secteur public (ministres notamment) que privé, voire associative (ONGs telles que la LICOCO), consulté une documentation abondante, notamment des études de faisabilité du PAIBL, les rapports d’audit de Ernst and Young (EY) et de PWC ainsi que des documents du ministère des Finances et de la Banque centrale du Congo (BCC) sur les décaissements des fonds publics.

Au terme de ce travail journalistique, le collectif en a fait un condensé dans un rapport de 42 pages, présenté, le lundi 25 janvier 2021, à la presse au Centre Cepas de Kinshasa.

Le rapport remet en cause l’échelle des responsabilités du fiasco telle que répandu dans l’opinion publique. Selon ce rapport, Matata Ponyo Mapon, alors Premier ministre au lancement de ce projet, n’est pas le seul comptable du débâcle de Bukanga-Lonzo.

Sans prendre la défense de qui que ce soit, le rapport note, dans sa conclusion, que «Ayant pour objectif la quête de la souveraineté alimentaire et de la diversification de l’économie, le projet Bukanga-Lonzo est un très bon projet qui mérite la plus grande attention des plus hautes autorités publiques.

Au terme de cette enquête, sa débâcle n’est due ni à une prétendue absence d’étude du  sol,  ni  à  un  détournement  des  fonds,  ni  à  la  surfacturation  de  certains  biens ou services». «La raison principale de la débâcle du PAIBL, explique le rapport,  est l’arrêt brusque de son financement par le gouvernement en février 2017. Bien que le management de AFRICOM, gestionnaire financier et technique du PAIBL, ne soit exempt  de  tout reproche car des fautes ont été  décelées, mais celles-ci  n’étaient pas de nature à provoquer l’effondrement du projet.

C’est l’assèchement du financement, pour un jeune projet qui en avait encore cruellement besoin, 520 millions USD pour la maturité du projet, qui sonna le glas du PAIBL». Et de nuancer : «Toutefois, ce fiasco n’est pas irréversible. Si le Gouvernement décide de le relancer, l’investissement déjà consenti, près de 153 millions USD, sera récupéré et rentabilisé».

Pour une étude véritablement, ce rapport vient d’apporter une toute autre lumière à l’épilogue qui a entouré le projet de Bukanga-Lonzo. Présenté comme le projet du siècle, le PAIBL a fait flop, quelques mois après le départ du Gouvernement de son initiateur, Matata Ponyo Mapon. Depuis lors, beaucoup de choses ont été dites. Avec le rapport de ce collectif de journalistes congolais, c’est un pan de vérité qui est mis sur la place publique.

Voici, en encadré, le résumé du rapport tel que rendu par ses  auteurs.

Econews

A quoi est due la débâcle du Projet agro-industriel de Bukanga-Lonzo (PAIBL), six ans seulement après son lancement avec faste par Joseph Kabila, alors Président de la République, et son Gouvernement? Nombreux sont ces citoyens congolais et étrangers qui se posent cette      question fondamentale sans avoir une réponse claire et précise fondée sur la vérité des faits et des chiffres. Jusqu’à ce jour, l’échec de ce  projet voulu structurant fait grand bruit dans l’opinion. D’autant plus qu’il a englouti, au passage, environ 153 millions de dollars américains du contribuable congolais.

         Quelles sont les causes de ce fiasco ? Est-ce un problème de mauvaise conception du projet ou de pertinence du projet ? Car, un projet mal conçu ne peut qu’échouer si, entre-temps, aucune correction n’est  apportée. Est-ce un problème de mauvaise gestion? Y a-t-il eu détournement de deniers publics derrière ce projet ? Si oui, à quelle hauteur, comment (modus operandi) et par qui ? Faudrait-il considérer que l’opposition d’importateurs des produits alimentaires de base en est la cause ? Ou encore, est-ce alors le manque de volonté politique dont a nécessairement besoin un projet d’une telle envergure ? Qu’en est-il des responsabilités des acteurs impliqués dans la réalisation du projet agro-industriel de Bukanga-Lonzo ? Faudrait-il relancer le Parc Agro-Industriel de Bukanga-Lonzo ? Si oui, pourquoi et à quelles conditions ?

         Autant de questions qui taraudent l’opinion tant nationale  qu’internationale et auxquelles la présente enquête journalistique  menée du 15 septembre au 15 décembre 2020 tente d’apporter des éléments de réponse factuels.                        L’objectif poursuivi derrière cette initiative est celui d’informer le public, qui en a le droit le plus légitime, sur les causes de cet échec ; et d’attirer l’attention des dirigeants actuels, dans leurs sphères de compétences respectives, sur la nécessité de pouvoir se pencher sérieusement sur ce dossier afin de prendre des décisions idoines, courageuses et salutaires. 

         Car un investissement  public aussi important que celui consenti dans le PAIBL ne peut pas laisser indifférents de véritables hommes d’Etat, soucieux de l’intérêt général. Les résultats de cette enquête sont mis à la disposition du public (citoyens et institutions étatiques, nationales,  privées, notamment) afin d’alimenter le débat sur la priorité nationale de poursuivre, en tirant les leçons du passé, le processus de transformation structurelle de l’économie à partir du secteur agricole qui demeure le moteur d’accélération de croissance par son intégration horizontale et verticale d’autres secteurs.

         Nous pensons que le contexte demeure encore favorable tant que la détermination du chef de l’Etat, Félix-Antoine Tshisekedi, est celle de ne ménager aucun effort pour que le sol prenne sa revanche sur le sous-sol en République Démocratique du  Congo.

Résumé du rapport

«Tout Gouvernement est d’abord jugé par sa capacité à nourrir son peuple», a écrit l’ex-Premier ministre, Léon Kengo, dans ses mémoires. Or, la République démocratique du Congo (RDC) est actuellement incapable de nourrir sa population (près de 100 millions d’âmes). Car, elle importe chaque année des denrées alimentaires et produits de première nécessité pour près de 2 milliards USD.

«C’était incompréhensible que nous puissions avoir 80 millions d’hectares des terres arables et 40 millions d’hectares des terres irrigables et que nous importions plus de 95% des produits pour la consommation de nos populations», avait déclaré le président Tshisekedi devant le Congrès en décembre 2019. Un véritable paradoxe. Comment expliquer que ce pays dispose d’un tel potentiel pendant que plus de 21 millions de sa population, d’après le FAO, souffre d’une faim chronique ?

Pour recouvrer sa souveraineté alimentaire, soulager sa balance des  paiements, et diversifier son économie en faisant de l’agriculture le pilier de son éveil économique, le Gouvernement congolais prît la décision de lancer, en 2014, le gigantesque projet Bukanga-Lonzo, un parc agro-industriel (PAI) qui fait huit fois la taille de la ville de Paris (France). Coût de l’investissement : 520 millions USD à débloquer sur dix ans, période prévue pour que le projet atteigne sa maturité.

Après y avoir injecté près de 153 millions USD des fonds publics, deux ans après seulement, en 2017, le projet s’arrêta net. Ce qui aussitôt provoqua un tollé dans l’opinion.

La présente enquête journalistique a été menée pendant quatre mois (entre octobre 2020 et janvier 2021) pour connaître les vraies raisons de la débâcle du Parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo (PAIBL), de dégager des responsabilités et d’esquisser des perspectives. Plusieurs théories spéculatives sur les causes de l’échec du PAIBL ont fleuri. Elles sont essentiellement de trois ordres. La première postule que le PAIBL était voué à l’échec à cause de son sol non approprié à la culture. C’est «la théorie du sol sablonneux» de Bukanga-Lonzo. Elle présuppose qu’aucune étude du sol n’a été faite préalablement.

En réalité, une étude pédologique existe bel et bien sur le PAIBL. Elle décrit les 4 types de sol de Bukanga-Lonzo. Il s’agit de : Cartref,  Clovelly, Constancia et Ferwood. Sur les 80.000 hectares, cette étude révèle qu’il n’y a que 53.000 qui sont arables. C’est en fonction de cette étude que notamment une stratégie de fertilisation a été définie.

La deuxième thèse spéculative soutient que c’est la mauvaise gouvernance du PAIBL et par AFRICOM et par l’ex-Premier ministre  Augustin Matata Ponyo Mapon, qui aurait causé sa débâcle. Le dernier relais de cette thèse est l’Inspection Générale des Finances (IGF). Si AFRICOM, le gestionnaire technique et financier du PAIBL, est directement mis en cause, accusé notamment des détournements et de  surfacturation, l’ex-Premier ministre Matata est indexé pour sa «responsabilité indirecte» par l’IGF. Aucun mot sur le Comité de pilotage du PAIBL constitué de quatre ministères sectoriels : ministère de l’Agriculture, ministère de l’Industrie, ministère du Portefeuille, ministère des Finances.

Sur les allégations de détournement et de surfacturation, un audit de Ernst and Young (EY), parmi les quatre plus grands cabinets d’audit au monde (Big four), n’a pas fait état d’actes de corruption.

Dans son rapport d’audit de juillet 2016, EY a conclu à la sincérité et à la régularité des états financiers du PAIBL.                   AFRICOM a reconnu avoir reçu près de 153 millions USD du Gouvernement. Le ministère des Finances ainsi que la Banque centrale du Congo (BCC), relevés bancaires à l’appui, soutiennent aussi avoir décaissé près de 153 millions USD au profit de AFRICOM pour le compte du PAIBL. Aucune de deux parties n’a admis avoir perçu, pour l’un, ou octroyé, pour l’autre, la somme de 285 millions USD avancée par l’IGF.

Par ailleurs, plusieurs experts-comptables interrogés sur la notion de «responsabilité indirecte» ou «responsabilité intellectuelle » sont formels sur le fait que cette notion est très «discutable». «Soit on est responsable, soit on ne l’est pas», commentent-ils dans le rapport de l’IGF.

Ils reprochent aussi à ce rapport l’absence de preuve alors que les actes de détournement sont facilement repérables. A quel niveau faudrait-il situer une sorte de combine secrète de détournement de fonds et/ou biens publics qui aurait eu entre les deux parties (Gouvernement et AFFRICOM) sans en avoir des preuves palpables ? Seule, la justice éclairée par le travail préalable d’un cabinet d’audit international indépendant, peut approfondir les enquêtes sur ce point.

Mais alors, à quoi est due la débâcle du PAIBL ? La troisième théorie, que la présente enquête révèle, impute la débâcle du PAIBL à l’arrêt des subventions de l’Etat. Alors que le projet était en pleine expansion et commençait déjà à produire du maïs, le ministère des Finances exécutera, en février 2017, la décision fatale d’arrêter tout financement, pourtant encore indispensable à la pérennité du PAIBL.

Il semble évident que le projet ne s’est pas écroulé à cause de prétendus détournements ou à cause de la supposée mauvaise qualité de son sol, mais l’arrêt brusque de son financement en est la cause principale. Ceci ne veut pas dire que la gestion du PAIBL était exempte de tout reproche. Si faute de gestion il y a dans le management du PAIBL, celle-ci n’est pas de nature à provoquer son écroulement.

Sur l’assèchement du financement, les vraies motivations restent encore un mystère tant que l’actuel ministre des Finances, José Sele Yalaghuli, affirme n’avoir pas trouvé dans le dossier les raisons de l’arrêt du projet, nous renvoyant ainsi à son prédécesseur, Henri Yav Mulang. Ce dernier, soupçonné d’avoir agi de connivence avec des lobbies d’importateurs de produits alimentaires opposés au développement du PAIBL, n’a pas souhaité s’étendre sur le sujet pour ne pas alimenter la polémique pendant que l’affaire fait l’objet d’enquêtes au niveau des juridictions habilitées.

Il a eu pour seule réponse à notre question que cette formule : «...j’ai rempli ma mission au mieux des intérêts de l’Etat congolais et non de certains opérateurs économiques». Qu’il soit motivé par l’action, en sous mains, des lobbies économiques ou par l’impératif politique du contexte d’alors, à savoir l’urgence de financer l’organisation des élections générales dont les délais constitutionnels étaient largement dépassés, l’arrêt du financement public aura eu le mérite de bloquer la mise en œuvre du PAIBL.

Toutefois, ce fiasco n’est pas irréversible. Si le Gouvernement décide de le relancer, l’investissement déjà consenti, près de 153 millions USD, sera récupéré et rentabilisé à moindre frais. Mais avant sa relance, il est souhaitable qu’un audit international soit diligenté pour améliorer la gouvernance du PAIBL. 

Encore faudrait-il que le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, lui qui prône la revanche du sol sur le sous-sol afin de lutter contre la famine qui touche plus de 21 millions de ses compatriotes, s’approprie le projet du PAIBL. Cela permettrait de donner le ton à la matérialisation de sa vision en partant de cet investissement colossal à l’abandon et dont une partie de l’outil moderne a été cannibalisé.